L’Oreiller de plumes. Horacio Quiroga (nouvelle)

Pour continuer avec la publication des nouvelles d’auteurs latino-américains, je me déplace dans le temps vers le début du siècle passé pour vous présenter une petite nouvelle d’un des piliers – et parfois considéré comme le maître incontesté de la nouvelle en Amérique latine, l’Uruguayen Horacio Quiroga (1878-1937). Quiroga a été un écrivain prolifique : poésie, dramaturgie, prose. Mais il est surtout connu pour ses nouvelles qui présagent le réalisme magique — selon l’avis de certains qui voient dans la littérature latino-américaine du réalisme magique jusqu’à dans la soupe, moi, je crois qu’il s’agit d’un raccourci facile et qu’il est plutôt l’héritier de Poe et le consanguin littéraire de Kafka. Quoiqu’il en soit, ses nouvelles parlent de la maladie mental, de la peur de la nature et de l’inconnu, car il en a souffert des problèmes mentaux et des tragédies personnelles, notamment le suicide de son épouse.

Selon l’Encyclopédie britannique, les nouvelles de Quiroga anticipent celles de Faulkner.

L’Oreiller de plumes a été traduit par Frédéric Chambert pour recueil de nouvelles Contes d’amour, de la folie et de mort.

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couv8809076.jpgSa lune de miel fut un long frisson. Blonde, angélique et timide, le caractère dur de son mari glaça ses rêves enfantins de jeune mariée. Elle l’aimait beaucoup et, pourtant, c’est avec un léger frémissement que parfois dans la rue, quand ils rentraient ensemble le soir, elle lançait un regard furtif vers la haute stature de Jordan, muet depuis une heure. Quant à lui, il l’aimait profondément, sans le laisser paraître.

Durant trois mois — ils s’étaient mariés en avril — ils vécurent un bonheur singulier.

Horacio_Quiroga_1897
Horacio Quirago 1897

Sans doute eût-elle souhaité moins de sévérité dans cet austère ciel d’amour, une tendresse plus expansive et plus ingénue. Mais le visage impassible de son mari la retenait toujours.

La maison dans laquelle ils vivaient n’était pas la moindre cause de ses frémissements. La blancheur de la cour silencieuse – frises, colonnes et statues de marbre -produisait une automnale impression de palais enchanté. Dedans, l’éclat glacial du stuc, sans la moindre égratignure sur les hauts murs, accentuait cette sensation de froid inquiétant. Quand on passait d’une pièce à l’autre, la maison entière faisait écho aux pas, comme si un abandon prolongé l’avait rendue plus sonore.

Dans cet étrange nid d’amour Alicia passa tout l’automne. Elle s’était malgré tout résignée à jeter un voile sur ses rêves anciens et vivait endormie dans la maison hostile, sans vouloir penser à rien jusqu’à l’arrivée de son mari.

Rien d’étonnant à ce qu’elle maigrît. Elle fut atteinte d’une légère grippe qui traîna insidieusement pendant des jours et des jours ; Alicia ne s’en remettait pas. Enfin, un après-midi, elle put sortir dans le jardin au bras de son mari. Elle regardait de part et d’autre, indifférente. Soudain Jordan, avec une profonde tendresse, lui passa très lentement la main dans les cheveux, et Alicia fondit alors en sanglots, lui jetant les bras autour du cou. Elle pleura longuement toute son épouvante contenue, et ses pleurs redoublaient à la moindre tentative de caresse. Puis les sanglots allèrent s’espaçant, mais elle resta encore longtemps blottie dans le cou de Jordan, sans bouger ni dire un mot.

f94ef3a36f126b0e101c39e610f65ec1.jpgCe fut là le dernier jour qu’Alicia put se lever. Le lendemain au réveil elle était évanouie. Le médecin de Jordan l’examina avec une extrême attention et lui imposa le lit et un repos absolu.

— Je ne sais pas, dit-il à Jordan sur le pas de la porte de la rue et toujours à voix basse. Elle souffre d’une très grande faiblesse que je ne m’explique pas. Et sans vomissements, sans rien… Si demain elle se réveille comme aujourd’hui appelez-moi immédiatement.

Le jour suivant Alicia allait encore plus mal. On consulta. On constata une anémie à évolution suraiguë, parfaitement inexplicable. Alicia ne perdit plus connaissance, mais elle allait visiblement à la mort. La chambre à coucher restait tout le jour entièrement éclairée, dans un silence complet. Les heures se passaient sans que l’on entendît le moindre bruit. Alicia somnolait. Jordan vivait dans le salon dont toutes les lampes étaient également allumées. Il marchait sans arrêt de long en large avec une infatigable obstination. Le tapis étouffait ses pas. Par moments il entrait dans la chambre et poursuivait son va-et-vient muet le long du lit, s’arrêtant un instant à chaque extrémité pour regarder sa femme.

Bientôt Alicia commença à avoir des hallucinations, confuses et flottantes au début, et qui descendirent ensuite au ras du sol. La jeune femme, les yeux démesurément ouverts, ne cessait plus de regarder le tapis de chaque côté du chevet du lit. Une nuit, elle s’immobilisa subitement, le regard fixe. Un instant après elle ouvrit la bouche pour hurler, et ses narines et ses lèvres se perlèrent de sueur.

— Jordan ! Jordan ! cria-t-elle raide d’épouvante, sans cesser de regarder le tapis. Jordan courut à la chambre. En le voyant paraître Alicia lança un cri d’horreur.

— C’est moi, Alicia, c’est moi !

Alicia égarée le regarda, regarda le tapis, le regarda de nouveau et, après cette longue et stupéfaite confrontation, se rasséréna. Elle sourit et prit entre les siennes la main de son mari qu’elle caressa toute une demi-heure, en tremblant.

Parmi ses hallucinations les plus acharnées, elle vit un anthropoïde qui, appuyé de ses doigts sur le tapis, gardait ses yeux fixés sur elle.

c012e378d253c859cd95adbe1abb4379.jpgLes médecins revinrent inutilement. Il y avait là, devant eux, une vie qui s’achevait, dont le sang fuyait de jour en jour, d’heure en heure, sans que l’on sût absolument comment. Lors de la dernière consultation, Alicia gisait dans sa stupeur pendant qu’ils prenaient son pouls, se passant de l’un à l’autre le poignet inerte. Ils l’observèrent un long moment en silence, puis ils passèrent dans la salle à manger.

— Pff… Son médecin découragé haussa les épaules. C’est un cas grave… Il n’y a pas grand-chose à faire.

— Il ne manquait que ça ! lâcha Jordan. Et il se mit brusquement à tambouriner sur la table.

Alicia continua de s’éteindre dans son délire anémique qui s’aggravait le soir, mais régressait toujours en début de matinée. Sa maladie ne progressait pas durant le jour, mais chaque matin elle s’éveillait livide, presque en syncope. On eût dit que sa vie s’en allait la nuit seulement, en de nouvelles vagues de sang. Elle avait toujours au réveil l’impression d’être écrasée dans son lit sous des tonnes de plomb. À partir du troisième jour, cette sensation de sombrer ne l’abandonna plus. A peine pouvait-elle bouger la tête. Elle ne voulut plus qu’on touchât au lit, ni même qu’on lui arrangeât l’oreiller. Ses terreurs crépusculaires avançaient maintenant sous la forme de monstres qui rampaient jusqu’au lit et se hissaient péniblement sur l’édredon.

Ensuite elle perdit connaissance. Les deux derniers jours elle délira sans cesse à mi-voix. Les lampes restaient allumées, funèbres, dans la chambre et dans le salon. Dans le silence d’agonie qui régnait sur la maison on n’entendait plus que le délire monotone qui sortait du lit, et l’écho sourd des éternels pas de Jordan.

Alicia mourut, enfin. Et quand la bonne entra pour défaire le lit alors vide, elle regarda un moment l’oreiller avec étonnement.

— Monsieur ! elle appela Jordan à voix basse. Sur l’oreiller il y a des taches qui ressemblent à du sang.

Jordan s’approcha rapidement et se pencha dessus. Effectivement, sur la taie, des deux côtés du creux qu’avait laissé la tête d’Alicia, on voyait deux petites taches sombres.

— On dirait des piqûres, murmura la bonne après l’avoir observé immobile pendant un moment.

— Approchez-le de la lumière, lui dit Jordan.

La bonne le souleva, mais elle le laissa immédiatement retomber et resta à le regarder, livide et tremblante. Sans savoir pourquoi, Jordan sentit ses poils se hérisser.

— Qu’y a-t-il ? murmura-t-il d’une voix rauque.

— Il est très lourd, articula la bonne sans cesser de trembler.

Jordan le souleva ; il pesait extraordinairement. Ils le prirent et, sur la table de la salle à manger, Jordan coupa la taie et la doublure d’un coup de couteau. Les plumes du dessus volèrent et la bonne, la bouche grande ouverte, poussa un cri d’horreur en portant ses mains crispées à ses bandeaux. Au fond, au milieu des plumes, remuant lentement ses pattes velues, il y avait une bête monstrueuse, une boule vivante et visqueuse. Elle était tellement enflée que sa bouche apparaissait à peine.

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Nuit après nuit, depuis qu’Alicia s’était alitée, elle lui avait sournoisement appliqué sa bouche — ou plutôt sa trompe — sur les tempes ; elle avait sucé tout son sang. La piqûre était imperceptible. En secouant chaque jour son oreiller, on l’avait sans doute au début empêchée de se développer ; mais dès que la jeune femme ne put plus bouger, la succion fut vertigineuse. En cinq jours, en cinq nuits, elle avait vidé Alicia.

Ces parasites d’oiseau, minuscules en milieu naturel, parviennent à acquérir dans certaines conditions des proportions énormes. Le sang humain semble leur être particulièrement favorable, et il n’est pas rare d’en trouver dans les oreillers de plumes.


Les Contes du suicidé ou l’univers fantastique d’Horacio Quiroga

A Study Guide for Horacio Quiroga’s « The Feather Pillow »

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