Dis-leur de ne pas me tuer ! De Juan Rulfo

Un autre billet avec une nouvelle complète d’un écrivain latino-américain. Cette fois-ci, il s’agit de l’écrivain mexicain Juan Rulfo qui a écrit deux œuvres dans toute sa vie: un roman -Pedro Páramo – et un recueil de nouvelles : Le Llano en flammes ( El llano en Llamas), duquel est issu cette nouvelle (¡Diles que no me maten!) Rulfo est un des écrivains préférés de, entre autres, Susan Sontang, Danny Laferrrière et J.M.G. Le CLézio qui a écrit dans le préface de l’édition de Gallimard de Le LLano en flammes :

… Rulfo invente un langage qui n’appartient qu’à lui seul, comme l’on fait Giono, Céline ou Faulkner à partir de leur connaissance de la guerre ou du racisme. La langue de Rulfo porte en elle tout son passé, l’histoire de son enfance… Le Llano en flammes brûle dans la mémoire universelle, chacun de ses récits laisse en nous une marque indélébile, qui dit mieux que toute l’absurdité irréductible de l’histoire humaine, et fait naître la ferveur de l’émotion, notre seul espoir de rédemption.

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« Dis-leur de ne pas me tuer, Justino! Allez, Va leur dire ça. Par pitié. Dis-leur ça. Qu’ils m’épargnent par pitié

images— Je ne peux pas faire ça. Il y a là un sergent qui ne veut pas entendre parler de toi.

—  Débrouille-toi pour qu’il t’écoute. Tu es assez dégourdi pour ça, dis-lui que j’ai eu bien assez peur comme ça ! Dis-lui qu’il m’épargne simplement par pitié.

— Il ne s’agit plus de te faire peur. Il paraît qu’ils vont te tuer, pour de bon. Et moi, je ne veux pas retourner là-bas.

—  Vas-y encore une fois. Encore une fois seulement, voir un peu ce que tu obtiens.— Non, je n’ai pas envie d’aller là-bas. On dit que je suis ton fils. Et si je vais les voir trop souvent, ils finiront par savoir qui je suis et ils me fusilleront moi aussi. Mieux vaut laisser les choses comme elles sont.

— Allez, Justino Dis-leur d’avoir un peu pitié de moi. Dis-leur simplement ça. »

Justino a serré les dents puis il a secoué la tête en disant :  « Non.»

Et il a secoué la tête encore un bon moment.

« Dis au sergent qu’il te laisse voir le colonel. Et dis-lui que je me fais vieux. Que je ne vaux plus grand-chose. Ça lui apportera quoi, de me tuer? Rien du tout. Il doit tout de même bien avoir une âme. »

Justino s’est levé du tas de pierres où il s’était assis et s’est dirigé vers la porte de l’enclos. Puis, il s’est retourné pour dire :

« Bon, j’y vais. Mais si par malheur ils me fusillent moi aussi, qui prendra soin de ma famille et des enfants ?

— La providence, Justino. Elle s’occupera d’eux. Et toi occupe-toi d’aller là-bas et de voir ce que tu peux faire pour moi. c’est ça, le plus urgent.»

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Ils l’avaient amené ici à l’aube. Et maintenant, c’était le matin et il était encore là, attaché à un poteau à attendre. Il ne pouvait rester une minute tranquille. Il avait même essayé de dormir un petit moment pour se calmer. Mais le sommeil l’avait quitté. La faim l’avait quitté, elle aussi. Il n’avait envie de rien. Simplement de vivre. Maintenant qu’il savait parfaitement qu’on allait le tuer, il lui était venu une drôle d’envie de vivre comme à quelqu’un qui viendrait de ressusciter.

Qui aurait pu dire que cette affaire si vieille, si sordide, qu’il croyait si bien enterrée, allait refaire surface. Cette affaire pour laquelle il a dû tuer don Lupe. Pas à cause de ça de ceci ou de cela, comme les gens d’Alima ont voulu faire croire, mais parce qu’il avait ses raisons à lui. Lui, il revoyait tout :

Don lupe Terreros, le propriétaire de la Puerta de Piedra, et, pour être plus précis, le parrain d’un de ses enfants. Que lui, Juvencio Nava, a justement dû tuer à cause de ça ; parce que Don Lupe était le propriétaire de la puerta de Piedra et aussi le parrain de son enfant, et qu’il avait refusé le pâturage pour ses bestiaux.

D’abord, il n’avait rien dit, par amitié, tout simplement. Mais après, quand la sécheresse était venue, quand il avait vu que ses bêtes harcelées par la faim mouraient l’une après l’autre et que Don Lupe lui refusait toujours l’herbe de son pré alors, il avait démoli la barrière et conduit son troupeau de bêtes maigres jusqu’à l’herbage où elles s’étaient rempli la panse. Ça, ça ne lui avait pas plu, à Don Lupe, et il avait fait réparer la clôture, pour que lui, Juvencio Nava, aille encore ouvrir la brèche. Tant et si bien qu’on la réparait le jour et qu’on le rouvrait la nuit, et, pendant ce temps, le bétail était là, toujours collé à la clôture, toujours à attendre ; son bétail à lui, qui, avant, devait se contenter de humer l’odeur de l’herbe sans pouvoir y goûter.

Don Lupe et lui se disputaient et se disputaient encore sans arriver à se mettre d’accord.

Jusqu’au jour où Don Lupe lui a dit :

« Écoutez Juvencio, la prochaine bête que tu fais entrer dans le pré je te la tue.»

Et où, lui, il lui a répondu :

« Écoutez, Don Lupe, c’est pas ma faute, à moi, si les bêtes cherchent leurs aises. Elles ne connaissaient pas le mal. Alors, vous allez voir, si vous me les tuez.»

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« Et il m’a tué un taurillon.

« Ça s’est passé il y a trente-cinq ans, en mars, puisque, en avril, je courais déjà la montagne pour échapper à la justice. Ça n’a servi à rien, les dix vaches que j’ai données au juge, ni l’hypothèque sur ma maison, pour qu’il me fasse sortir de prison. Et, après, ils se sont encore payés sur le peu qui restait pour ne pas me poursuivre, alors, qu’ils me poursuivaient bel et bien. C’est pour ça que je suis venu vivre avec mon fils sur cet autre petit bout de terrain que je possédais au Palo de Venado, comme on l’appelle. Entre-temps, mon fils a grandi, s’est marié avec ma belle-fille, Ignacia, et ils ont eu huit enfants. Comme quoi l’affaire se fait vieille, et, rien que pour ça, elle devrait être oubliée. Mais elle ne l’est pas.

« À l’époque, je m’étais dit que, avec cent pesos, tout pouvait s’arranger. Feu don Lupe était seul, il n’avait que sa femme et les deux petits, qui marchaient encore à quatre pattes. Puis la veuve n’a pas tardé à mourir, de chagrin, à ce qu’on dit. Et les petits, on les a emmenés loin d’ici, chez des gens de la famille. Alors, de leur côté, rien à craindre.

« Mais les gens ont prétexté que j’étais inculpé en délit de fuite pour me faire peur et continuer à me voler. Chaque fois que quelqu’un arrivait au village, on venait m’avertir : “ il y a des étrangers dans le coin, Juvencio.”

« Alors, je grimpais dans la montagne, j’allais me perdre dans les arbousiers et je passais mes journées à me nourrir d’oseille. Parfois, je devais même m’enfuir en pleine nuit, comme si on avait lâché les chiens à me trousses. Toute ma vie, c’a été comme ça. Pas un an ou deux, non. Toute la vie. »

Et c’était maintenant qu’ils venaient le chercher, quand, il n’attendait plus personne, sachant bien que les gens oublient, maintenant qu’il croyait pouvoir enfin couler au moins ses derniers jours tranquilles. « C’est déjà ça, se disait-il. Je vais pouvoir faire de vieux os. Ils vont me laisser en paix.»

Cet espoir, c’était tout ce qui avait compté pour lui. Et c’est à cause de cet espoir qu’il avait tant de mal à se faire à l’idée de mourir comme ça, brusquement, à cette heure de sa vie, après avoir tellement lutté pour échapper à la mort ; après avoir passé le plus clair de sa vie à cavaler d’un endroit à l’autre talonné par la peur, et alors qu’il n’avait plus sur les os qu’une peau coriace, tannée par tous ces mauvais jours o;e il devait se cacher de toute le monde.

N’avait-il pas, à cause de ça, perdu sa femme ? Le jour où on lui avait annoncé qu’elle était partie, l’idée d’aller la chercher ne lui était même pas venue. Pour éviter de descendre au village, il l’avait laissée partir sans chercher à savoir ni où ni avec qu’elle s’en allait. Il l’avait laissée filer comme tout le reste, sans rien faire. Maintenant, la seule chose qu’il lui restait à défendre, c’était sa peau. Et il la défendrait comme il le pourrait. Il ne devait pas se laisser tuer. Il ne devait pas. Et maintenant moins que jamais.

Mais c’était bien pour ça qu’ils l’avaient ramené de là-bas, de Palo de Venado. Ils n’avaient même pas eu à l’attacher pour qu’il les suive. Il avait marché seul, sans autres menottes que la peur. Ils s’étaient rendu compte qu’il ne pouvait pas courir, avec sa vieille carcasse, ces jambes maigres et sèches comme des baguettes raidies par le peur de la mort. Parce que c’était là qu’il allait. Vers sa mort. On lui avait dit.

Il a tout de suite compris, Il a senti cette brûlure au creux de l’estomac, qui le tourmentait toujours dès qu’il voyait la mort de près et que l’angoisse lui sortait par les yeux, que sa bouche se remplissait de cette eau amère qu’il devait bien ravaler malgré lui. Il l’a senti, cette chose qui lui donnait des pieds de plomb tandis que sa tête se ramollissait et que son cœur cognait de toute sa force contre ses côtes. Non, il ne pouvait se faire à l’idée qu’ils allaient le tuer.

Il fallait bien qu’il y ait un peu d’espoir. Quelque part, il devait bien rester un peu d’espoir. Peut-être s’étaient-ils trompés. Peut-être recherchaient-ils un autre Juvencio Nava et pas le Juvencio Nava qu’il était.

Il avait marché entre ces hommes en silence, les bras le long du corps. Le petit matin était sombre, sans étoiles. Le vent soufflait doucement, emportait la terre poudreuse chargée de cette odeur de pisse qu’a la poussière des chemins, et il en rapportait toujours plus.

Ses yeux, qui s’étaient gonflés avec les années, voyaient venir à lui la terre, là sous ses pieds, malgré l’obscurité. Cette terre, c’était toute sa vie. Soixante ans, il avait vécu là, sur elle, à la prendre dans ses mains, à la goûter comme on goûte la viande.

Pendant tout le long du chemin, il avait fait que la dévorer des yeux, qu’en savourer chaque morceau comme si c’était le dernier, à peu près que ce serait le dernier.

diles-que-no-me-maten-15-1024x773Puis, il avait regardé les hommes qui marchaient près de lui comme s’il voulait dire quelque chose. Il voulait leur dire de le relâcher, de le laisser partir : « Je n’ai fait de mal à personne, les gars », était-il sur le point de leur dire, mais il se taisait. « Je le leur dirai un peu plus loin », pensait-il. Et il se contentait de les regarder. Il aurait même pu s’imaginer que c’était des amis, mais il ne le voulait pas. Ce n’étaient pas des amis. Il ne les connaissait pas. Il les regardait marcher à côté de lui et pencher la tête de côté de temps en temps pour voir où allait le chemin.

Il les avait vus pour la première fois vers le soir, entre chien et loup, à cette heure décolorée où tout semble gris. Ils avaient traversé les sillons en écrasant les jeunes pousses de maïs. C’est pour ça qu’il était allé à leur rencontre : pour leur dire que les maïs, levait à peine. Mais ils ne s’étaient pas arrêtés.

Pourtant, il les avait aperçus à temps. Il avait toujours eu la chance de tout voir venir de loin. Il aurait pu se cacher, marcher quelques heures dans la montagne en attendant qu’ils s’en aillent et, après, il serait redescendu. Parce que, en définitive, du maïs, il n’en viendrait pas. Il était temps que les pluies arrivent et les pluies n’arrivaient pas et le maïs commençait à flétrir. Il n’allait pas tarder à être tout brûlé.

Si bien que ça n’avait servi à rien de descendre ; d’être venu se jeter dans la gueule du loup, sans plus pouvoir en sortir.

Et maintenant, il marchait avec eux et avec cette envie de leur dire de le laisser partir. Il ne voyait pas leurs visages ; il ne voyait que leurs masses qui se rapprochaient et s’écartaient de lui. C’est ainsi que, quand il s’est mis à parler, il n’a pas su s’ils l’avaient entendu ou pas.

Il a dit : « Je n’ai jamais fait de mal à personne.» Mais ça n’a rien changé. Aucune des masses n’a paru l’entendre. Ils ne l’ont pas regardé. Ils n’ont pas bronché, comme s’ils dormaient debout.

Alors, il lui a semblé qu’il n’avait plus rien à dire et que l’espoir, il allait falloir le chercher ailleurs. Il a laissé tomber encore une fois. Il est arrivé aux premières maisons du village au milieu de ces quatre hommes couverts de toute la noirceur de la nuit.

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« Mon colonel, voilà l’homme. »

Ils s’étaient arrêtés sur le pas de la porte. Lui, le chapeau à la main, en signe de respect, s’attendait à en voir sortir quelqu’un. Mais tout ce qui en est sorti, c’est une voix, qui a demandé:

« Quel homme ?

— Celui de Palo de Venado, mon colonel. Celui que vous nous avez envoyé chercher.

— Demandez-lui s’il a vécu un jour à Alima, a dit encore la voix qui venait de l’Intérieur.

— Hé. Toi ! T’as habité à Alima ? a répété le sergent qui se trouvait devant lui.

— Oui. Dis au colonel que je suis de là-bas. Et que j’y vivais encore il n’y a pas longtemps.

— Demandez-lui s’il connaissait Guadalupe Terreros.

— Don Lupe ? Oui. Dis-lui que je le connaissais. Il est mort. »

Alors, la voix qui sortait de là-dedans a changé de ton :

« Je le sais, qu’il est mort », a-elle-dit.

Et elle a continué, comme si elle s’adressait à quelqu’un, là-bas, de l’autre côté du mur de torchis :

« Guadalupe Terreros, c’était mon père. Quand j’ai grandi et que je suis parti à sa recherche, on m’a dit qu’il était mort. C’est plutôt difficile de grandir quand on sait qu’on ne peut pas se raccrocher à ses racines. Pour nous, c’est ce qui s’est passé.

« Ensuite, j’ai appris qu’on l’avait tué à coups de machette, et qu’après on lui avait plongé un aiguillon dans le ventre. On m’a raconté qu’Il avait marché plus de deux jours à l’aveuglette et que, quand on l’a retrouvé affalé dans un ruisseau, encore à l’agonie, il a demandé qu’on veuille bien veiller sur sa famille.

« Ces choses-là, on croit pouvoir les oublier, avec le temps. On tâche de les oublier. Mais découvrir que celui qui a fait ça est encore vivant et qu’il nourrit son âme corrompu de l’illusion de la vie éternelle, ça, ça ne s’oublie pas. Pour celui-là, pas de pardon, même si je ne le connais pas ; mais qu’il soit venu se mettre là où je sais qu’il est, ça achève de me convaincre qu’il faut en finir avec lui. Je ne peux lui pardonner d’être encore vivant, il n’aurait jamais dû naître. »

D’ici, au grand air, on a entendu bien clairement ce qu’il dit. Puis, il a ordonné :

« Emmenez-le et laissez-le attaché un moment, pour qu’il souffre. Et après, fusillez-le !

— Regardez-moi, mon colonel ! a-t-il imploré. Je ne suis plus bon à rien. Je ne vais pas tarder à mourir, seul, usé par la vieillesse, Ne me tuez pas! …

— Emmenez-le ! a répété la voix, à l’Intérieur.

— … J’ai déjà payé mon dû, mon colonel. Je l’ai déjà payé bien des fois. On m’a tout pris. On m’a puni de toutes les manières. J’Ai passé près de quarante ans caché comme un pestiféré, toujours avec la peur d’être tué à tout moment. Je ne mérite pas de mourir comme ça, mon colonel. Laisse-moi partir, que Dieu, au moins, me pardonne. Ne me tue pas ! Dis-leur de ne pas me tuer ! »

Il était là, comme si on l’avait battu, à taper par terre avec son sombrero à crier.

Puis la vois, à l’intérieur, a dit :

« Attachez-le et donnez-lui à boire jusqu’à ce qu’il soit assez saoul pour que les balles ne lui fassent pas mal. »

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Maintenant, enfin, il s’était calmé. Il était là, affalé au pied du poteau. Son fils Justino était venu et son fils Justino était reparti, puis était revenu et maintenant, il revenait pour la dernière fois.

Il l’a jeté sur le dos de l’âne. Il l’a attaché en serrant bien les sangles pour qu’il n’aille pas tomber en route. Il lui a mis la tête dans un sac pour que ça ne fasse pas mauvais effet. Et après, il a donné un bon coup de fouet à l’âne et ils sont partis au grand trot pour arriver au Palo de Venado assez tôt et pouvoir organiser la veille funèbre.

« Ta belle-fille et tes petits enfants vont te regretter, disait-il. Ils regarderont ta figure et ils penseront que ce n’est pas toi. Ils se figureront que tu as été dévoré par un coyote, quand ils verront ta tête trouée par tous ces coups de grâce qu’ils t’ont donnés. »

( Traduit par gabrielle Iaculli pour Gallimard dans le recueil Le llano en flammes)

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Juan Rulfo

Juan Rulfo, le précurseur

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