Un bon départ pour s’immerger dans la littérature latino-américaine serait de commencer par la lecture des écrivains qui intègrent le «Boom» latino-américain. Mais, c’est quoi au juste le «Boom» latino-américain?

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Gabriel García Márquez

Il s’agit d’un phénomène littéraire, éditorial et socio-culturel qui a vu le jour autour des années soixante en Amérique latine. Cependant, le « Boom » ne peut pas être catégorisé comme un mouvement littéraire ni comme un groupe ou une génération homogène d’auteurs qui se soient réunis avec un but précis. Il s’agissait plutôt de la reconnaissance de que «quelque chose» se passait dans le domaine littéraire en Amérique latine grâce à des facteurs comme un contexte sociopolitique favorable, l’essor éditorial dans cette région et en Espagne et l’arrivée de quelques écrivains qui sans se connaître partageaient une vision semblable sur  leurs régions, leurs pays et par conséquent sur leurs littératures et la place de celles-ci dans l’histoire de la littérature mondiale. Ces auteurs sont : l’Argentin Julio Cortázar (1914-1984), le Péruvien Mario Vargas Llosa (1936- ), le Colombien Gabriel García Marquéz  (1927-2014) et le Mexicain Carlos Fuentes (1928-2012).

Le terme « Boom » aurait été proposé pour la première fois par  Emir Rodriguez Monega critique uruguayen et professeur littéraire dans l’université de Yale qui voyait dans le « Boom » un phénomène digne d’être étudié et analysé. Selon lui, le « Boom » s’enracinait dans le passé littéraire de l’Amérique latine (Borges, Rulfo, Sabato), alors, il n’était pas juste un mouvement de rupture avec le passé et d’innovation formelle vide.

Le contexte socio-culturel et politique du« Boom »

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Carlos Fuentes

Les années soixante a été, par rapport à celle des années cinquante, une décennie d’ouverture de l’Occident vers l’Amérique latine à cause, entre autres, de la Guerre froide et de la possible intervention russe dans cette région, comme à Cuba, le Chili et l’Amérique centrale. En ce sens, l’Occident cherchait à établir des relations plus étroites avec les pays latino-américains, de peur que le communisme ou les dictatures du Cône sud ravagent le continent et enflamment davantage la jeunesse américaine, déjà fort enflammée. Un exemple de ce désir d’unifier l’Amérique se trouve dans l’Alliance pour le Progrès instauré par le président Kennedy.

Phénomène éditorial

C’est vrai que l’essor éditorial espagnol (de l’Espagne) et le désir des nouvelles maisons d’édition dans ce pays (ALFAGUARA et Six Barral)  de publier des auteurs hispanophones avec tout ce qui vient avec (promotion, publicité, etc.)  est une des principales raisons du « Boom », car  l’Amérique latine avait déjà donné à la littérature mondiale des auteurs comme José Luis Borges, Juan Rulfo, Pablo Néruda, Octavio Paz, Miguel Àngel Asturias, etc. Cependant, ces auteurs étaient aperçus – si aperçus étaient-ils –  par l’Occident non-hispanophone comme de comètes isolées et non comme de représentants d’une littérature régionale qui pouvait faire partie de la littérature universelle. Donc, ce désir périlleux, économiquement parlant, de lancer des auteurs inconnus d’une région littéraire considérée comme trop régionaliste a été un pari gagné pour l’Espagne. Il faut dire aussi que, paradoxalement, pour ces maisons d’édition, il était plus facile de publier un auteur latino-américain audacieux et irrévérent que sa contrepartie espagnole à cause de la dictature franquiste.

Il va sans dire que trois des quatre auteurs : Fuentes, Marquéz et Llosa ont eu, en Espagne, la même agente littéraire: Carmen barcells. Possiblement, sans elle, le «Boom» n’aurait pas existé.

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Mario Vargas Llosa

Bien sûr, pour certains, le «Boom» n’a pas été qu’une invention éditoriale; une tactique de marketing qui a caché ceux qui se trouvaient avant et derrière ces quatre auteurs. Pour ces critiques, les auteurs du « Boom » s’étaient trouvés au bon endroit dans le bon moment. Comme le disait bien l’uruguayen Mario Benedetti – lui qui n’a jamais été considéré comme en faisant partie du boom même s’il était leur contemporain.

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Julio Cortázar

Auteurs

En effet, pour certain, le charme, l’aspect physique et le cosmopolitisme de ces quatre étaient pour quelque chose dans leur réussite commerciale. L’écrivain mexicain Jorge Ibarguengoitia, par exemple, disait que la réussite était plus facile pour quelqu’un de grand et « beau gosse » comme Fuentes que pour quelqu’un de petite taille et pas mal laid,  comme lui. Cependant, il faut souligner que le cosmopolitisme de ces auteurs était la conséquence de l’exil et le déplacement plutôt que d’un désir d’aventure.

Il est nécessaire de reconnaître que ces auteurs ont eu des records des ventes impressionnants et qu’ils se sont professionnalisés: Ils ont pu vivre des ventes de ses livres. La possibilité de vivre exclusivement des ventes de livres est en soi quelque chose d’inusité dans le monde littéraire. Et il l’était davantage en Amérique latine.  Mais comme le dit bien l’écrivaine Elena Poniatowska dans un prologue pour le roman de Fuentes La plus limpide région (la région más transparente), qu’après lui, au Mexique, un jeune pouvait dire à ses parents, sans peur et sans honte, qu’il voulait devenir écrivain.

Caractéristiques formelles

Les quatre du «Boom» présentent peu de caractéristiques en commun, et la variété personnelle prime sur elles. Quoi qu’il en soit, il y a quelques traits communs : ils partageaient une vision régionaliste dans leurs thématiques et leur vision de la littérature. Néanmoins, ils cherchaient à que celle-ci s’inscrive dans les préoccupations formelles de l’Europe et des États-Unis. En ce sens, ils partagent avec ces derniers les mêmes influences : Céline, Proust, Joyce, Woolf, Faulkner, Hemingway, etc.

Ils reconnaissaient aussi leur devoir en tant que citoyens de l’Amérique latine – qu’ils apercevaient comme un continuum – de participer avec leur art dans les luttes sociales de leurs pays et régions.

Les narrations (récits, nouvelles, romans) du «Boom» sont très souvent des lectures difficiles, car ils sont en quelque sorte très expérimentaux et ont été influencées par des œuvres comme Ulysse de James Joyce, et l’utilisations du Stream of Consciousness chez Virginia Woolf ou les nouvelles narratives américaines de Hemingway et Faulkner.

Le monologue intérieur

Le stream of consciousness (monologue intérieur), ce type de monologue intérieur dans lequel des écrivains comme James Joyce, Woolf, William Faulkner ont excellé a été d’une grande influence dans les œuvres des écrivains du « boom ». Cet artefact littéraire permet de traduire en écriture ce qui se passe dans l’esprit d’un personnage; son monologue intérieur. Évidemment, celui-ci apporte son lot de difficultés dans la lecture, car pour vient faire la traduction l’écrivain brise la linéarité du temps, la ponctuation et peut apporter toute une série de sauts associatifs qui très souvent ont besoin d’une relecture.

Dans le roman La Mort d’artemio Cruz, Carlos Fuentes, par exemple, nous présente les pensées d’Artemio Cruz dans son lit de mort; dans ce monologue, parfois incohérent, le passé et le présent se mélangent de façon que, à première vue, il semble chaotique, mais conforme l’œuvre avance, on le comprend de mieux en mieux.

L’intertextualité

On entend par intertextualité  chez les écrivains du  « Boom », la possibilité et le choix de que leurs œuvres émergent des multiples sources et qu’elles contiennent – ou peuvent contenir sans problème – des multiples genres et procédés littéraires : poésie, oralité, journalisme. Tout ceci dans un même ouvrage. C’est pour cela que, par exemple, Cortázar qualifie son roman Marielle d’un antiroman, et pas seulement de par sa construction déconstruite, mais parce qu’il voulait surpasser les buts du roman pour se poser « en termes du roman ce que d’autres, les philosophes, se sont posés en termes métaphysiques. C’est-à-dire les grandes interrogations… ».

On dit que Mariell(Rayuela) est déconstruite car l’auteur vous propose deux chemins à suivre pour sa lecture. D’abord le lire comme il e été imprimé ou suivre cette séquence: 73 – 1 – 2 à 116 – 3 – 84 – 4 à 71 – 5 – 81 à 74 – 6 – 7 à 8 – 93 – 68-9 – 104 – 10 à 65 – 11 – 136-12 – 106 – 13-115 – 14 – 114 à 117 – 15 – 120 – 16 à 137 – 17 – 97 à  18 – 153 – 19 à 90 – 20 – 126 à 21 – 79 – 22 à 62 – 23 – 124 à 128 – 24 – 134-25 – 141 – 60 à 26 – 109 – 27 – 28 à 130 – 151 – 152 à 143 – 100 – 76 à 101 – 144 – 92 à 103 – 108 – 64 à 155 – 123 – 145 à 122 – 112 – 154-85 – 150 – 95-146 – 29 – 107 – 113-30 – 57 – 70 à 147 – 31 – 32 à 132 – 61 – 33 à 67 – 83 – 142 à 34 – 87 – 105 à 96 – 94 – 91 à 82 – 99 – 35-121 – 36 à 37 – 98 – 38 à 39 – 86 – 78 à 40.

Marielle rompt avec sonorité la structure linéaire de l’œuvre comme les romans La Mort d’Artemio Cruz, Cents ans de solitude et La Ville et les chiens qui, à leur façon,  briseront les conventions du roman, en utilisant divers types de narration 1er, 2e et 3e personnes à même un seule ouvre, mais aussi avec la fragmentation du récit. En s’attaquant à son aspect spatio-temporel, dans ces œuvres, le passé et le présent se confondent, se mélangent et semblant être réciproques ; comme le disait Fuentes  «penser le passé comme l’on pense le futur, et recréer le futur comme on recrée le passe.»

Le lecteur complice et créateur

Pour tous ces aspects-là, consciemment, les auteurs du « Boom » cherchaient un lecteur complice actif et créateur. Pour eux, la littérature, en tant que force créatrice, était aussi la responsabilité du public ; ils lui faisaient confiance, il comprennent qu’il était un élément principal et indispensable autant dans la création artistique que dans le changement social.

Types de Narrations

Paradoxalement, les auteurs du «Boom» auraient créé des œuvres appartenant à des types qui semblent, surtout en ce qui a trait à la littérature européenne, opposés et même contraires : le néoréalisme, le genre fantastique et le réalisme magique, mais tous, dans les mains des auteurs du «Boom»,  cherchent à aller au-delà du réalisme et du naturalisme du XIXème siècle.

La narration néoréaliste

Le néoréalisme rejette le fantastique, la allégorie, le point de vue moral et abstrait de la réalité laquelle dois être narrée de façon objective, sans tabous ni censure, mais avec une optique sociale, et dans le cas du « Boom » avec un forte prise de position régionale et nationale.

Des quatre écrivains, c’est Mario Vargas Llosa celui qui incarne mieux le néoréalisme. Son premier roman, La Ville et les chiens en est un dépuré exemple qui raconte la vie de trois étudiants dans un collège militaire en Lima, Pérou. Vargas Llosa n’a nul besoin d’intervenir, en tant que narrateur, pour nous guider, nous faire la morale, ou nous interpréter ses idées dans cette critique sociale sur la corrosive culture masculine qui jusqu’à nos jours prévoit dans nos sociétés.  Llosa nous confronte directement avec la violence quotidienne de nos institutions éducatives, de la famille et même dans  le traitement amoureux de l’homme envers les femmes qu’il regarde comme un objet, un animal, aimé certes, mais pas dans le même niveau que lui.

Si la narration de Llosa nous épargne la sentimentalité, elle n’est pas pour autant dénuée de force créatrice – en utilisant aussi le monologue intérieur et les conventions des genres policiers et journalistiques. Dans La Ville et les chiens le destin est social et non pas ésotérique lie à un châtiment divin quelconque; les femmes souffrent car elles sont femmes, et les faibles sont détruits car c’est comme cela que les sociétés avancent, point final.

La narration fantastique

Le fantastique chez les auteurs du boom relève d’un constat, comme bien le dit Cortázar dans son analyse  Algunos aspectos del cuento, dans laquelle il nous dit qu’il est arrivé au genre fantastique après s’être rendu compte que le réalisme cartésien ne lui suffisait pas pour bien représenter la réalité et qu’il était arrivé à cette conclusion après avoir lu l’œuvre d’‘Alfred Jarry.  En ce sens, le fantastique du «Boom» (qu’il ne faut pas confondre avec le réalisme magique dont on va parler après) est aussi une réaction contre l’objectivité moderne :

«Dans les nouvelles de Cortázar, des éléments contrastés tels que le fantastique et le banal; le passé, le présent et le futur; la réalité et le rêve; le soi et l’autre, se fondent pour suggérer plusieurs couches de sens qui invitent à des interprétations variées. Les critiques ont suggéré que Cortázar est conscient de cette ambiguïté et il l’a utilisé comme un moyen d’exprimer ce qui peut exister au-delà des perceptions rationnelles. Ses histoires sont souvent caractérisées par l’humour malgré leurs thèmes généralement sérieux, et elles sont connues pour ses innovations techniques en ce qui a trait au point de vue, au langage et à la forme. De plus, il y a eu des interprétations psychanalytiques et féministes de ces histoires. Avec son roman Marelle  et ses nouvelles, Cortázar s’est établi comme une voix dominante dans la littérature moderne. Les critiques considèrent sa contribution à la littérature latino-américaine comme profonde.»

Pour les auteurs boomiens, le fantastique émerge du réel et leur permet de se poser la question : est-ce que la réalité objective (le monde réel et nos perceptions sur celui-ci et sur ses narrations) existe vraiment?

Le Réalisme magique

Tandis que dans le genre fantastique du «Boom» tout se passe dans la perception – et les narrations- de la réalité, le réalisme magique rompre les barrières entre le réel et l’irréel, chez lui, ils se côtoient et deviennent égaux, voire quotidiens et extrêmement communs.

Le réalisme magique se différencie de la science-fiction en ce qu’il n’est pas le récit d’un futur possible ou d’un présent parallèle ou d’un autre monde. Il se situe dans la quotidienneté telle comme on l’a connait.  Il présente l’irréel comme réel et vice-versa.  Attention, le réalisme magique n’a pas été inventé par García Marquéz et il n’est pas non plus un recueil de légendes et des mythes « exotiques » (comme le décrit l’AFP dans cet article ).

Conclusion

je pourrais continuer à parler du boom latino-américain, mais, à son égard, on a déjà écrit beaucoup, reste à vous exhorter à la lecture de ces auteurs, même si la mode aujourd’hui est au Storyteelling avec son désir de donner tout dilué et digéré au lecteur. Mais je crois qu’il existe encore de lecteurs pour ce type de narrative difficle du «Boom».

Pierres d’assise littéraires du Boom

La Ville et les chiens (La ciudad y los perros) de Mario Vargas Llosa. 1962. Roman.

Marelle (Rayuela) de Julio Cortázar. 1963. Roman.

La Mort d’Artemio Cruz (La muerte de Artemio Cruz) 1962. Roman.

Cent ans de solitude (Cien años de soledad) de Gabriel García Márquez, rédigé en 1965, mais publié en 1967, Roman.

Pour en continuer :

Julio Cortázar :

62, Maquette à Monter (62 Modelo para armar) 1968. Roman

Fin de jeu (Final del juego) 1956. Recueil de nouvelles

Les Armes secrètes (Las armas secretas) 1959. Recueil de nouvelles

Mario Vargas LLosa :

Conversation à la Cathédrale (Conversación en la Catedral). 1969. Roman

La Tante Julia et le scribouillard (La Tía Julia y el Escribano) 1977. Roman

Gabriel García Marquéz :

Les Funérailles de la Grande Mémé (Los funerales de la Mama grande). 1962.  Recueil de nouvelles.

L’Incroyable et Triste Histoire de la candide Eréndira et de sa grand-mère diabolique (La increíble y triste historia de la cándida Eréndira y de su abuela desalmada). 1972. Recueil de nouvelles.

Carlos Fuentes :

La Plus Limpide Région (La región más transparente) de carlos Fuentes, pubié en 1958. Roman.

Aura. 1962. Roman.

Terra Nostra. 1975. Roman.

Liens

Français

Ces années du boom latino-américain

Les cinquante ans du « boom » du roman hispano-américain

L’Amérique latine n’existe plus, selon Jorge Volpi

 La littérature ibéro-américaine entre le « Boom » et le « crack »

Anglais

Looking Back on 50 Years of Latin American Literary Rock Stars

The Woman Behind Latin America’s Literary Boom

FAULKNER’S PRESENCE IN LATÍN AMERICAN LITERATURE

Espagnol

50 AÑOS DEL BOOM: LA LITERATURA QUE CAMBIÓ EL ESPAÑOL : Un virus planetario

El boom latinoamericano por Julio Cortázar

El Boom Latinoamericano

LA NUEVA NOVELA LATINOAMERICANA

El Boom

Québec cet Canada

Entre la quête et la métalittérature — Aquin et Cortázar comme représentants du postmoderne excentrique

Contextes littéraires et figures de l’Histoire chez Hubert Aquin
et Carlos Fuentes: une comparaison Québec/Mexique

« Réforme et réfraction. Terra Nostra de Carlos Fuentes et la question de la réécriture de l’Histoire »

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