Traduction en français d’un article paru dans la revue mexicaine Letras Libres (Lettres libres) avec le titre original : ¿Cómo serán las bibliotecas en el año 2100? Par Jim O’donnell et paru le 4 juin 2017.
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Foto: Wikimedia Commons

 

Personne ne peut le savoir, mais nous pouvons, peut-être, parler de la façon dont les bibliothèques devraient être dans ce futur imaginaire.

 

Comment seront les bibliothèques en 2100 ? La réalité est que cette date n’est pas très loin. La prochaine fois que vous verrez un bébé, pensez au fait qu’il vivra sûrement pour voir le XXII siècle. Comment sera le monde des bibliothèques à cette époque ? Personne ne peut le savoir, mais nous pouvons, peut-être, parler de la façon dont les bibliothèques devraient être dans ce futur imaginaire.

Par exemple, combien en aura ? Je peux penser à deux bonnes réponses que j’espère seront correctes et je peux penser à une réponse, très mauvaise, que j’espère sera incorrecte.

La première réponse est simple. Il y aura une bibliothèque : une bibliothèque complète et accessible à tous.

Ce concept nous démontre que nous envisageons les collections des bibliothèques comme un de ses principaux attributs. Ce vieux modèle de bibliothèque dépendait des collections physiques de matériaux, collections qui étaient distribuées stratégiquement dans des endroits où des communautés ou des institutions pourraient les créer, maintenir et en prendre soin. Si consulter l’encyclopédie Britannica était quelque chose d’utile, alors chaque bibliothèque pour mériter ce titre devait en acheter une nouvelle périodiquement et elle devait réfléchir sur ce qu’il fallait faire avec l’édition précédente.

Maintenant, l‘encyclopédie Britannica et de nombreuses autres ressources sont disponibles en ligne. Cependant, les bibliothèques continuent à en « acheter » (il est maintenant plus comme un loyer) des copies, une à la fois, à des prix qu’elles considèrent très élevés et que les maisons d’édition considèrent très bas. L’inefficacité absolue de cette duplication est absurde. Nous continuons cette tradition à la fois par habitude et par nécessité. Le besoin persiste, car nous ne pouvons pas penser à une autre façon de financer la création et la diffusion des ressources d’informations complexes sans distribuer largement le coût entre les institutions et les utilisateurs.

Cela doit changer. Quand une encyclopédie, une base de données, un journal ou un livre sont numérisés, il n’y a pas de raisons pour lesquelles ils ne devrait pas être mis à la disposition sous forme libre et universelle, et il n’y a pas non plus de raisons pour lesquelles tout cela ne devrait pas être organisé et maintenu de manière centralisée. Au moment où nous nous parlons, les bibliothèques de grandes universités abritent une richesse de connaissances et d’étonnants trésors ; et nous ne pouvons pas les partager. La plupart des gens qui vivent maintenant sur la planète n’ont pas accès à des sources de connaissances qui, d’un point de vue technique, pourraient leur être disponible par le biais de leurs téléphones cellulaires. Littéralement aujourd’hui, ils pourraient les consulter dans la prochaine heure si le leur donne l’autorisation et l’accès.

Si cela doit changer, cela changera. Nous verrons la consolidation des collections et la consolidation de l’infrastructure technique nécessaire pour sa présentation. (Oh, et il y aura une redondance et sauvegarde, comme maintenant, par exemple, les recherches Google, qui sont hébergées dans de nombreux serveurs à de nombreux endroits, qui partagent la charge de manière transparente. Cette vitesse de distribution de service améliorera la résilience face aux catastrophes ou les situations d’urgence). Et nous verrons l’émergence de modèles d’affaires pour ce que nous considérons maintenant « des publications », qui permettront un complètement libre et ouvert aux contenus par le biais d’un accès global des bibliothèques.

La deuxième réponse à ma question initiale est un peu plus compliquée : il y aura 3 millions de bibliothèques.

Le calcul exact est sans importance, j’y suis arrivé en prenant et en extrapolant les données fournies par l’American Library Association avec ses 119.000 des bibliothèques dans les États-Unis actuellement. La Population dans ce pays a un taux croissance qui va atteindre le 9 milliards dans les décennies à venir. Sur la base du taux actuel par habitant des États-Unis, il y a en moyenne 3 millions de bibliothèques : une pour 3 000 personnes, ce qui est bien très bien, à mon avis.

Mais ces bibliothèques auront changé. Leurs collections physiques seront ce que nous appelons aujourd’hui des « collections spéciales » : des matériaux uniques que les bibliothèques ont étant donné le savoir qu’elles possèdent et l’histoire qu’elles représentent. L’Université de l’État d’Arizona (ASU), où je suis bibliothécaire, possède les archives du sénateur Barry Goldwater. [ASU en partenariat avec Slate et New America ont créé Future Tense]. Jamais, il n’y aura plus d’une copie de ces documents, mais ils ont et ils auront toujours une valeur historique, et c’est pour cela que nous les chérissons. À un moment donné, nous pourrions aussi les numériser et si nous le faisons, il n’y aura pas de bonnes raisons pour ne pas les mettre à la disposition de tous dans la version de la bibliothèque centrale mondiale.

Cependant, les lecteurs continueront à visiter les 3 millions de bibliothèques pour y voir les collections qu’elles ont et ils vont continuer à y trouver beaucoup de ce qu’ils trouvent maintenant : des gens intelligents qui se sont engagés à travailler avec les connaissances et l’information et avec la communauté. Les bibliothécaires seront là comme des entraîneurs, des mentors, des guides et des animateurs, tandis que d’autres membres du public seront là pour chercher le savoir et le partager, comme des entrepreneurs de l’esprit d’entreprise et du monde des affaires. Les bibliothèques sont l’idéal « troisième place » pour une société libre et elles ne perdront jamais cette attraction puissante.

À quel point, je suis certain de mes deux réponses ? Je me surprends moi-même en disant « en grande partie ». (je me croyais plus cynique). La bonne nouvelle est que si je ne me trompe pas, alors beaucoup de choses vraiment positives vont arriver à l’humanité. Une collection mondiale unique accessible vaudra dire que la race humaine a fait de grands progrès pour surmonter le sectarisme, la division, l’exclusivisme et la pathologie politique. Si la bibliothèque que j’imagine est accessible à tous ceux qui vivent dans cette région qui est maintenant connue comme la Corée du Nord, alors nous saurons que le monde est un meilleur endroit.

J’ai dit que j’avais une troisième réponse à offrir, j’espère que je me trompe. Cette réponse serait profondément pessimiste : zéro. Il y a plusieurs façons dont le pessimisme peut voir le jour. Une interaction désastreuse avec des armes nucléaires, des astéroïdes, l’effondrement climatique : la perte des bibliothèques serait un symptôme mineur de la ruine dans un futur dystopique. Nous pourrions également perdre les bibliothèques à cause de l’arrogance et du manque de vision. « On n’a plus besoin de bibliothèques, car maintenant, tout est numérique ». Nous avons tous entendu une version de ce rejet péremptoire, entièrement digne d’être entendue sur la scène du débat entre les candidats à la présidence.

Mais nous avons besoin des bibliothèques. Dans un monde où il y a trop d’informations, les bibliothèques conservent, recueillent, analysent et prennent soin de bons matériaux : des matériaux créés et conservés par des gens vraiment intelligents, des matériaux auxquels vous pouvez faire confiance quand vous voulez comprendre le monde de manière profonde et précise, des matériaux qui sont trop complexes pour émerger d’une collaboration ouverte, des matériaux qui sont trop impopulaires pour que les entreprises et les politiciens nous les imposent. Les bibliothécaires, intelligences, professionnels et passionnés de la vérité sont les chevaliers Jedi de l’avenir de notre culture et méritent d’être respectés pour cela.

Et les bibliothèques comme lieux physiques ne seront moins importantes que ce qu’ils sont aujourd’hui. Bien qu’il puisse sembler optimiste, il est prudent de saisir que les bons gens, intelligents et idéalistes ne seront pas les seuls sur la planète. Et eux apprécieront, comme aujourd’hui, la possibilité de rechercher des connaissances et de partager des perspectives avec les autres.

Si nous nous laissons berner par le techno-optimisme et l’indifférence et si nous laissons les bibliothèques disparaître, nous vivrons dans un monde plus pauvre. Il y a beaucoup d’explications historiques sur la disparition de l’ancienne bibliothèque d’Alexandrie, mais mon opinion personnelle est qu’il n’a pas été victime de Jules César, ni des moines chrétiens ou des guerriers islamiques. Il est plus possible que les bibliothèques disparaissent parce que les dirigeants responsables d’une communauté ne les appuient pas et les tiennent pour acquis et les considèrent de façon désobligeante.

Mais je peux encore être optimiste. L’ancienne bibliothèque d’Alexandrie avait disparu au cours des premiers siècles de notre ère, mais elle est de retour. Avec tous les défis politiques, religieux et sociaux que l’Égypte fait face aujourd’hui, un nouveau et brillant bâtiment dans le port d’Alexandrie fête sa deuxième décennie comme un lieu de rencontre, de dialogue et, plus important encore, de lecture. Nous aurons toujours besoin d’un endroit pour lire.


Cet article a été est publié avec la collaboration de Letras Libres avec Future Tense, un projet de Slate, New America, et l’Arizona State University

Jim O’Donnell : Professeur d’études religieuses, philosophiques et historiques et bibliothécaire également à l’Arizona State University. Son livre le plus récent est Païens (HarperCollins 2015).

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