Quand j’étais l’Amérique de Elsa Pepin

avt_elsa-pepin_8659
Elsa Pépin

En tant que Latino, je ne comprends pas la hiérarchisation que l’on fait, surtout dans le milieu francophone, de divers types de prose. La littérature hispanophone — et d’autres littératures aussi — ne séparent pas les écrivains de fiction en romanciers et nouveliers, même si en réalité, ces deux types existent – Borges est surtout connu par ses nouvelles, quoiqu’il ait écrit aussi des poèmes et des essais. De même pour Cortazar. Pour ces autres littératures, l’écriture des nouvelles n’est pas perçue comme une sorte de préparation au roman. À mon avis, avec cette mentalité, on laisse passer des œuvres importantes pour une littérature quelconque.

Un de ces recueils qui mériteraient cette place dans la littérature québécoise contemporaine est Quand j’étais l’Amérique d’Elsa Pépin. Ce recueil m’a étonné, car je ne m’attendais pas à la richesse de la langue utilisée par Pépin. Plus qu’une langue châtiée, elle en est une gourmande pas du tout pompeuse, voire compliqué du genre « Give me my Gouncourt » dont parfois la littérature française souffre.

À tort ou à raison, devant un recueil des nouvelles écrit au Québec, je m’attends à des nouvelles très courtes, très ironiques sur la condition féminine, la québécitude, le couple, la langue, etc. Alors que Quand j’étais l’Amérique aborde des thèmes abordés à maintes reprises, mais qu’elle traite dignement sans cette dérision parfois adolescente qui fait « tendance » et qui passe par original dans la Chick lit qui parle des mères indignes et des femmes névrosées.

r_657Le recueil des nouvelles de Pépin devient ainsi un album photographique où l’on peut voir le passage du temps: les différences générationnelles ;  les relations mère-fille — et grand-mères —  (Nécrogénéalogie, la cage), mais aussi entre couples, entre amoureux et partenaires sexuels dont Pépin fait bien la distinction ( il n’y a eut jamais de Jules et Jim, la sans peur, la faim d’Alfred, amour stellaire) ; entre le Québec, notre terroir, et la France, la terre de nos aïeux et parfois colonisateurs persistants ou imaginés (Millésime 1973, Quand j’étais l’Amérique) ; finalement, et de façon très intelligente, Pépin capture les différences pas très subtiles entre la création artistique et la manufacture des « produits culturels » (l’enfant de la guerre). Il a aussi la reconnaissance de l’homme québécois comme assis le cul entre deux chaises : celle de l’homme rêvé et celle de l’homme réel, celle de l’étalon que l’on ne sera jamais et celle de l’homme-pâte-a-modeler que certaines femmes aimeraient avoir, comme dans la mère de l’empereur et Le trompe œil d’Eugénie.

En ce sens, le recueil évoque manifeste une libération de la femme québécoise du poids d’un féminisme de façade et parfois communale dans lequel l’identité individuelle se perdait vers un féminisme plus individuel et vrai — celui qui la plupart du temps est représenté dans le recueil dans le personnage de la grand-mère — ; libération aussi non du colonialisme français, mais de la perception d’en subir un :

Le flottement n’existait pas chez eux, qui manipulaient les mots comme les mousquetaires manient l’épée alors que mon français naissait aux sources taries d’un vocabulaire métissé et bâtard. Ce ne qu’en sortant, plusieurs années plus tard, de ce vieux complexe de colonisé que je goûtai à la richesse du québécois, ce blues grave infiniment plus libre et fécond que la langue à moitié assumée que je servais dans mon enfance à ma famille française.  (Quand j’étais l’Amérique. p. 102)

Mais ce que je retiens le plus, car elle m’a captivée irrémédiablement c’est la prose de Pépin : je lisais dans le metro, et comme c’est mon habitude quand je lis un recueil de nouvelles, je choisissait les nouvelles à ma guise, sans suivre le parcours favorisé par l’édition. J’ai entamé la lecture de la sans peur et j’été ébloui par la beauté de la prose :

Tournoyant dans sa robe noire face au feu de fagots, les pieds nus dans l’herbe mouillée, elle m’avait fait voir la largeur de son âme, ouverte aux morts et aux fantômes. Son corps cambré vers le ciel, elle s’était agenouillée devant la vie qu’elle semblait prête à abandonner pour le laisser traverser de toutes les présences terrestres et célestes, offerte aux bêtes de la nuit qui trouvaient refuge dans sa chair blanche »  ( La sans peur. p. 45)

À maintes reprises, je me suis arrêté dans ma lecture pour revenir en arrière et goûter, non sans en peu de jalousie, la prose de ce texte.  Et je pense que cette prose-là, elle est aussi une sorte de libération des contraintes de l’écriture actuelle au Québec qui semble demander autant au lecteur qu’a l’écrivain de faire moins, de se rabaisser, de se tweetiser et de se rabougrir autant dans la complexité du vocabulaire que dans l’étendue des textes. Et cela, c’est libérateur aussi.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s