Le surprenant pouvoir politique des bibliothèques

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@anagram

La stagiaire était à la réception quand je suis arrivée pour mon quart de travail. Elle est ici pour une durée de trois semaines avant de terminer sa maîtrise en bibliothéconomie. Nous causons un peu entre le service aux clients, à un moment donné, elle se tourne vers moi: «Saviez-vous qu’on n’affiche, dans la salle de montre, que des livres de diètes?» Je travaille ici depuis deux mois, mais je ne m’en étais pas aperçue.

Je me dirige vers la salle, une vitrine permanente de livres vaguement classés comme « santé et bien-être » j’y suis passée à maintes reprises, mais c’est la première fois que je faisais attention aux titres offerts : le régime South Beach, divers tomes du Dr. Oz, et le corps avec l’âme, des conseils de perte de poids du célèbre nutritionniste et célébrité d’American Idol, Randy Jackson. Sans le vouloir, simplement en prenant les livres les plus accessibles dans les sections pertinentes, nous avions créé l’impression que santé est synonyme de régimes à la mode.

La bibliothèque publique ⌈aux États Unis⌉ est considérée comme un environnement démocratique biparti, et de nombreux systèmes de bibliothèques ont des politiques explicites à cet effet. Mais il existe de nombreux types de propositions politiques au-delà de la partisanerie, et ce serait une erreur d’assimiler le bipartisme avec la neutralité. Dans une institution publique, même des actions mineures peuvent avoir des conséquences à grande échelle. Cela signifie que les bibliothèques ont le potentiel d‘engendrer un énorme bien social ou de soutenir tacitement un statu quo préjudiciable. Il est important que les utilisateurs de la bibliothèque reconnaissent qu’une bibliothèque est plus que des livres, et encore plus importante que les bibliothécaires utilisent leur pouvoir consciemment et avec soin.

Dans une institution publique, même des actions mineures peuvent avoir des conséquences à grande échelle.

L’American Library Association (ALA) définit les valeurs fondamentales de la bibliothéconomie en y incluant l’accès, la vie privée, la diversité, la liberté intellectuelle, et servir le bien public. Lorsque ces valeurs sont conservées au premier plan de nos politiques et actions, les bibliothèques peuvent être un havre de progrès social et de dialogue politique. Par exemple, la Ferguson Municipal Public Library a été célébrée pour avoir offert un espace ouvert et sécuritaire pendant les longues semaines des manifestions en 2014, lors de l’assassinat de Michael Brown. Sans prendre parti dans les manifestations, la bibliothèque avait priorisé l’accès à un espace calme et fournissait un service communautaire paisible quand d’autres services publics étaient fermés à cause de la peur. Ce fut une action qui était politiquement bipartie, mais, au sens large, socialement progressiste.

les bibliothèques peuvent être un havre de progrès social et de dialogue politique.

Trop souvent, cependant, le public, et même parfois les bibliothécaires eux-mêmes, oublient que la bibliothèque est un agent social et politique. Et ce refus de reconnaître la bibliothèque comme une force politique limite en fin de compte autant notre responsabilité et que notre efficacité.

L’opinion populaire a tendance à minimiser le rôle des bibliothèques en les considérant comme des simples entrepôts de livres archaïques, et non comme des centres de développement communautaire, d’éducation et de divertissement. Il est impossible de compléter une éducation en bibliothéconomie sans avoir lu les cinq lois de S. R. Ranganathan sur la bibliothéconomie. Proposées en 1931, les quatre premières lois traitent exclusivement des livres et des lecteurs, mais le cinquième admet que la bibliothèque « est un organisme en pleine croissance. » La conception « juste des livres » de la bibliothèque va directement à l’encontre de l’idée des bibliothèques en tant qu’agents politiques, en particulier quand la notion de la primauté de l’imprimé est très souvent utilisée comme une tactique pour taire et limiter les bibliothèques qui oseraient se développer et élargir leur mission. Dans un article publié en 2014 dans Slate, Rebecca Schuman condamnait la « n’importe quoi bibliothèque» pour a voir osé bouger la place de livres à fin d’inclure des espaces d’apprentissage commun avec des centres de tutorat et d’écriture. Le mois dernier, Kate Schweitzer a écrit un article assourdissant d’exaspération pour PopSugar, exprimant son outrage et indignation quand une bibliothèque avait mis à la disposition des usagers des jouets aux côtés de livres, car son enfant avait contracté un virus avec des jouets communaux. Je suis sûr que les nombreuses familles dont les enfants n’ont pas accès à des jouets qu’à la bibliothèque pensant le contraire.

Les politiques de la bibliothèque peuvent servir, par inadvertance, comme une consultation sur la pauvreté, positive lorsque des jouets et des ordinateurs sont accessibles au public ou négative quand des règles contre dormir dans la bibliothèque deviennent des attaques ouvertes sur les clients sans-abri ; encore beaucoup des bibliothèques urbaines continuent d’adopter et d’appliquer ces politiques contre leurs membres, ceux des communautés les plus vulnérables. J’ai raison d’être fier de mon système de bibliothèques de ma ville natale, Halifax (HPL), pour inclure activement les résidents sans-abri et célébrant la bibliothèque comme un lieu pour « entrer du froid ». HPL a également travaillé pour assouplir les exigences d’identification pour obtenir une carte de bibliothèque et de rationalisation de l’accès des clients aux bornes wifi et informatiques. Beaucoup de clients ne peuvent jamais remarquer ces changements, mais pour une minorité silencieuse, des petits ajustements déterminent si la bibliothèque est un lieu hostile ou accueillant.

des petits ajustements déterminent si la bibliothèque est un lieu hostile ou accueillant.

Sur une plus grande échelle, les mises à jour politiques des vedettes matières de catalogues des bibliothèques reflètent et à la fois forment l’attitude du public envers des groupes ou des questions controversées. Les matériaux de bibliothèque sont classés par sujet, et les moyens que nous aident à décrire et organiser ces sujets sont en constante évolution. Dans une rare reconnaissance publique de l’impact politique de la classification documentaire, la Bibliothèque du Congrès Americain (LOC) avait reçu du soutien politique quand elle avait voulu changer le terme « étranger illégal » (Alien) vers celui de « non-citoyen » (non Citizen) » et d’« immigration irrégulière ». Mais cette appui a été divisée sur de bases partisanes. Les démocrates ont appuyé en grande partie le changement, cependant le commentaire de la représentante de la Floride Debbie Wasserman qui disait que la bibliothèque devrait « [choisir] ses vedettes-matière sans influence politique» ne peut pas être lu que comme malhonnête. Le GOP avait finalement adopté une loi forçant la LOC à restaurer le terme, en dépit de la nature évidemment péjorative du mot «étranger» (Alien) et les attitudes négatives que ce terme perpétue envers l’immigration.

Bien qu’il ne soit pas rare que la Bibliothèque du Congrès Américain et d’autres organisations américaines équivalentes essaient de faire de mises à jour qui reflètent le progrès social et embrassent la diversité culturelle, d’autres aspects et valeurs beaucoup plus familiers concernant les bibliothèques doivent être abordés, un exemple serait l’embauche de bibliothécaires, le classement et la sélection des œuvres. Tout ceci doit refléter la communauté. La blancheur des bibliothécaires professionnels nord-américains limite considérablement la portée de ce point de vue. Actuellement, peu de programmes sont en place pour corriger ce déséquilibre. Un commentaire désinvolte, par exemple, par un client qui nous disait que nous n’avions pas des films noirs » avait resté dans mon esprit comme la proclamation d’un problème qui n’est pas commodément abordé par un personnel presque entièrement blanc.

La blancheur des bibliothécaires professionnels nord-américains limite considérablement la portée de ce point de vue.

Simuler le daltonisme face au problème de la diversité raciale peut anéantir d’autres programmes et services, y compris le programme pour un livre, une ville, parrainé par notre bibliothèque, programme qui essaie de persuader tous les membres d’une communauté à lire et à discuter sur un même livre. L’objectif de promouvoir la création d’une communauté littéraire et le partage d’idées est admirable, mais ma communauté, jusqu’ici, n’a présenté que des livres des auteurs blancs. Pour être juste, identifier dans notre région un auteur non blanc avec une publication de fiction récente  pour adultes est beaucoup plus difficile que ce qu’elle devrait l’être, mais en limitant la représentation dans ses choix de sélection, le programme crée des obstacles d’accès dissimulés. Le programme, abordé correctement, est l’occasion de promouvoir la diversité et d’accroître l’accès par le biais de la représentation, mais dans mon expérience, cette possibilité est trop souvent manquée.

Faire des jugements de valeur à l’égard des préférences de lecture de nos clients est un anathème pour la profession de bibliothécaire. La deuxième et la troisième loi de Ranganathan sont, respectivement, chaque lecteur son livre, et chaque livre son lecteur. En termes pratiques, cela signifie que j’essaie de garder le même sourire pour le patron qui demande Adios America d’Ann Coulter, que je garde pour celui qui prendre le livre que j’avais sélectionné et mis dans le rayon coup de cœur du bibliothécaire. Ce que ces lois ne reflètent pas, ce que nous ne pouvons pas éviter de faire des jugements de valeur sur ce qu’il faut acheter, quels livres élaguer, quelles sont les règles à établir et faire respecter, que livres doit-on afficher et promouvoir, et la langue à utiliser quand nous le faisons. Il est important que des valeurs essentielles soient incorporées à ces décisions, et qu’elles soient faites au moins délibérément. Pour les bibliothèques publiques, trouver l’équilibre approprié entre répondre aux attitudes culturelles actuelles et activement façonner la perception du public, signifie se poser beaucoup de questions difficiles. Mais à l’intérieur de ces questions nos valeurs persistent, et nous devons nous assurer que tout le monde ne cesse de nous questionner.
Par Amy McLay Paterson paru le 15 juin 2016 dans The Establishement avec le titre original de : The Surprising Political Power Of Libraries

Traduction de Alejandro Labonne
flickr
Amy McLay Paterson
Amy a toujours voulu être un magicien, mais, à la place,  elle s’est rangée côté bibliothécaire .Ses passions incluent la littérature, le féminisme, les mini-séries, le gâteau, recommander des choses et la trivia. A l’origine une fier Halifaxienne, Amy vit actuellement en Colombie-Britannique avec son mari et sa fille. Elle vous recommanderez un livre si vous lui demandez.
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