Tell de Frances Itani

Il est axiomatique de dire que la communication et l’honnêteté sont des éléments indispensables pour réussir une relation – de couple, familiale, de travail. Cependant, dans le concret, la démonstration d’une telle prémisse est fort compliquée ; trouver l’équilibre entre ce qu’il faut dire et ce que nous pouvons taire n’est pas évident. Où commence, dans un couple par exemple, le droit d’avoir un jardin secret ? Jusqu’où nous pouvons exiger d’explications à l’être que nous aimons ? Quoi faire quand le silence et le secret font partie intégrante de notre quotidienneté, de notre communauté, à tort ou à raison ?

Dans son roman, Tell, l’auteure canadienne Frances Itani propose une réflexion sur ce thème. Tell met en scène deux couples du village ontarien de Desoronto, quelques mois après la fin de la Première Guerre mondiale. D’abord, le couple formé par Kennan et Tess. Dans le milieu de la vingtaine, ils se sont mariés avant que Kennan ne quitte le village pour devenir soldat. Le roman commence après son retour. Kennan a souffert des blessures considérables : il a le visage défiguré, il a perdu un œil et un de ses bras est inutilisable. Ces blessures ont chambardé la vie du couple.

Frances Itani

L’autre couple, dans la cinquantaine, est formé par Maggie et Am, oncles de Tess. Ils vivent dans le même village après avoir quitté leur ferme. Leur vie de fermiers reste nébuleuse dans un passé lointain. Maggie participe à la chorale récemment formée dans le village par un Européen qui vient d’y s’installer, Luc.

Au fur et à mesure que la narration se déploie, les personnages font face à l’équilibre précaire entre ce qui est dit et ce dont ils aimeraient savoir plus, mais que la pudeur, les conventions sociales, le respect d’autrui et la peur les empêchent d’en demander d’explications.

Tess aimerait savoir davantage sur ce que Kennan a vécu pendant la guerre, mais elle ne croit pas avoir le droit d’exiger d’explications. Kennan, pour sa part, sait qu’il devrait en parler plus, mais lui, simplement, ne peut pas, pas encore. Le silence semble contrôler leurs vies, et les sous-entendus ; Tess a pu constater que Kennan sort la nuit, à la dérobée pendant qu’elle est au travail ; Kennan sait qu’elle le sait, et personne ne dit rien. Une chaîne de non-dits semble éroder peu à peu leurs existences.

Am et Maggie portent, nous avons l’intuition, un fardeau, un secret qui les a séparés depuis belle lurette et dont personne ne semble connaître la nature. Ensemble, ils vivent de vies séparées, comme si leur principal but était de s’éviter. Maggie toujours occupée et préoccupée par la chorale dans laquelle elle est soliste. Elle s’interdit de se rendre compte de son attirance pour Luc, de son désir de savoir plus sur lui ; elle qui garde en secret tant de choses.

Il y a le silence des hommes et celui des femmes.

Dans le roman, les femmes gardent sous silence leurs désirs, leurs aspirations, leurs rêves ; les hommes se taisent parce que c’est cela que les hommes font, qui ont toujours fait. « I grew up around silent men… Father, grandfather, uncles, men on nearby farms. Speak when spoken to. That was the message” dit Am à Kennan lors d’une conversation.

Il est fort curieux et surprenant que le grand secret entre Am et Maggie nous soit révélé de façon abrupte dans une conversation ente Am et Kennan. Et ce secret expose une autre déclinaison du silence, du non-dit : celle de la communauté.

Même si nous habitons de plus en plus dans des communautés urbaines, isolés les uns des autres. Ce n’est pas difficile de comprendre à quel point les communautés – et les familles – d’autrefois se construisent autour des secrets. Une génération pouvait cacher aux générations subséquentes le passé à coups de traditions et de coutumes grâce auxquelles les communautés et les familles survivaient au détriment de l’individu.

De façon habile Itani a su construire une narration impressionniste à fins coups de pinceau, presque anodins, desquels finalement résulte un tableau d’une ère qui, certes, nous a précédés, mais de laquelle nous gardons encore des effets, des inerties ; notre solitude cybernétique, submergée dans l’océan du numérique, n’est pas si loin de celle des communautés d’antan.

Tell. Frances Itani. 2014. Harper Collins.

Frances Itani est une auteure canadien, membre de l’Ordre du Canada qui compte à son actif 16 Romans desquels Deafening a gagné le prix du Commenwealth en 2003.

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