La Ballade d’Ali Baba de Catherine Mavrikakis

J‘ai une affection particulière pour les romans de Catherine Mavrikakis. Cependant, je ne sais pas encore si cette affection est basée sur des éléments réels ou s’il s’agit des élucubrations personnelles. Donc, il est fort possible qu’ils me plaisent pour des motifs qui, pour quelqu’un d’autre, pourraient paraître farfelus.

Je trouve dans son œuvre des rapports avec la mort que je ne trouve pas ailleurs que dans les écrits des écrivains de la génération que j’appelle “quatre-vingt-étée”; génération d’écrivains qui ont vécu leur jeunesse dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Je vois en eux une sorte de  rapprochement inédit avec les innombrables déclinaisons de la mort propres à l’époque à cause du SIDA et de la toujours présente menace de guerre nucléaire. À cause de cela, des écrivains comme Hervé Guibert, Cyril Collard, Bernard-Marie Koltès, Reynaldo Arenas, Paul Monette, et même Brest Easton Ellis, me semblent proches à Catherine Mavrikakis.

Il ne s’agit pas juste de morbidité – comme beaucoup en pensant, ni de peur, mais plutôt d’une réelle obsession face à la possibilité de périr, possibilité bel et bien présente dans la vie des tous les jours, mais qui avait pris, à cette époque, des allures épidémiques comme jamais auparavant en Occident après la Seconde Guerre mondiale (ailleurs dans le globe, la donne était différente, bien sûr).

Force est de constater qu’aujourd’hui de telles obsessions semblent chose du passé. La mort maintenant est moins épidémique. Les changements climatiques tuent, mais plus lentement, moins onéreusement, et les génocides (Rwanda, Tchétchénie) et les épidémies (Ébola, SRAS, H1N1) sont encore loin de nous, ailleurs.

Catherine Mavrikakis

Dans le dernier roman de Catherine Mavrikakis, la Ballade d’Ali Baba, la mort prend un autre aspect, aspect que, malheureusement, a été qualifié par quelques-uns de “magique”. Certes, il y a des parallèles entre ce roman et quelques œuvres du réalisme magique latino-américain, particulièrement du roman de Juan Rulfo, Pedro Páramo. Dans Pedro Páramo, le protagoniste, Juan Preciado, part vers le village de Comala après la mort de sa mère qui lui a demandé de partir à la recherche de son père, Pedro Páramo. Dans ce village duquel nous ne sommes pas certains s’il s’agit d’un vrai village ou d’un village fantôme, il rencontrera

plusieurs personnages – morts ou vivants, nous ne savons pas – mais grâce à chacun d’eux le lecteur, ainsi que Juan, se fera une idée de qui est – ou était – Pedro Páramo. De la même façon, dans la ballade d’Ali Baba, l’auteure nous raconte diverses anecdotes et récits, la plupart se déroulant lors des voyages ou autour des voitures. Ces anecdotes, vraies ou imaginées, nous permettent de comprendre la vie de son père et la relation de la narratrice-auteure avec lui : le père aimé de la petite fille qu’elle était, le père dont la force évocatrice s’étoile avec le temps à coups de réalité et le père mort qui vient à sa rencontre lui demander un service qu’elle accomplira malgré les doutes.

Dans la Ballade d’Ali Baba,  il y a quelque chose d’étrange, nous sommes sûrs que si nous étions dans la même situation – la rencontre inopinée avec notre père décédé – nous aurions agi différemment: It’d scared the shit out of us! Cependant, le contact rétablit entre Catherine Mavrikakis et son père-fantôme n’est pas macabre ni quotidien ou banal : il existe, il est là. L’auteur ne nie pas le côté irréel de la situation, car elle est pleine de doutes, mais elle vaque à accomplir la tâche demandée par son père.

Dans son essai sur le compte, l’écrivain argentin Julio Cortázar -autre écrivain latino-américain – en faisant référence à la catégorisation de ses nouvelles comme “fantastiques” déclarait que son écriture était le résultat d’un constat : que la réalité ne pouvait pas être saisie dans toute sa complexité, selon les préceptes objectivistes modernes. En ce sens, ses nouvelles n’étaient “fantastiques” qu’aux yeux de ceux qui n’avaient pas encore compris, comme il l’avait fait grâce à sa rencontre avec l’œuvre d’Alfred Jarry, qu’au modernisme occidental lui manquait quelque chose pour vraiment saisir l’univers que nous habitons et qui nous habite.

Catherine Mavrikakis

En ce sens, je suis de l’avis que l’œuvre de Catherine Mavrikakis, et particulièrement la Ballade d’Ali Baba, peut être compris de la même manière, et que son traitement de la mort s’inscrit dans une perspective “jarrienne” de la réalité. Que ce roman ne veut surtout pas exprimer un monde fantastique selon les règles du genre de science-fiction ou de la littérature de l’imaginaire, mais une réalité plus profonde à l’égard de notre relation avec la mort, réalité que la littérature réaliste ne peut pas ceindre dans toute sa complexité ; some toute, la Ballade d’Ali Baba est la reconnaissance que pour bien comprendre la vie, et la chair que nous habitons, il nous faut comprendre et accepter la mort.

 

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