Comentaire du roman The Orenda (Dans le grand cercle du Monde) de  Joseph Boyden

Il y a des livres qui nous laissent, après leur lecture, perplexes et qui suscitent plus de questions que de réponses. Certes, chaque lecteur apporte leurs propres bagages qui délimitent et transforment la lecture d’une œuvre.  En tant que Latino, comme tout Latino-américain, je suis le mélange entre l’Occident et le Monde précolombien Dans ce registre, mon bagage culturel, par exemple, comprendre des versions différentes de la “Conquista” de l’Amérique. Versions qui sont partie de moi-même et cela en constante tension, en constante paradoxe. D’une part,  il y a la version d’Hernan Cortez dans ses Cartas de relación, mais il y a aussi, d’autres, comme celle de Bernal Diaz de Castillo marin espagnol qui dans sa Verdadera historia de la conquista relate une tout autre interprétation de ce qui est arrivé lors de la conquête du Mexique. Finalement, j’ai aussi les versions indigènes compilées par l’historien mexicain Miguel Leon Portilla avec le révélateur titre de “La visión de los vencidos” (La vision des vaincus).

Joseph Boyden (photo Bruno Charon)

En ce sens, ma lecture du roman Orenda de l’écrivain canadien Joseph Boyden, est, je le veux ou non, tamisée par cet écran qui m’est indélébile.

Orenda a été déclaré le vainqueur dans la célèbre confrontation combats de livres de la CBC en 2014. Il a été traduit en français avec le titre Dans le grand cercle du monde (Pourquoi ne pas laisser le titre original?, peut-être le traducteur français, Michel Lederer croyait, je suppose, que le lecteur a besoin qu’on lui explique tout…  Et par ailleurs pourquoi il n’y a pas eu une traduction québécoise?). Cette version a gagné aussi le prix littérature monde étranger au festival littéraire Étonnants voyageurs de Saint-Malo, en France.

Orenda raconte l’histoire de trois personnages: Oiseau, un Indien guerrier d’âge mûre Huron-wendat toujours assoiffé de vengeance depuis que sa famille ait été tuée par les Iroquois ; Chutes-de-Neige, jeune fille iroquoise séquestrée par Oiseau et, finalement, Christophe “Corbeau”, missionnaire jésuite, venu évangéliser les sauvages. Personnage fortement inspiré de la vie du père Jean de Brébeuf.

Le roman est rédigé en chapitres qui alternent les histoires de ces trois personnages. Chacun des personnages fait une narration dirigée à quelqu’un de précis : Oiseau à sa femme morte, Chutes-de-Neige à sa famille de laquelle a été enlevée et Christophe à son supérieur.  Le roman pendra fin au moment de la mort atroce, après des longues tortures, de Christophe.

La lecture de ce roman a été bouleversante pour moi, à cause du choc entre le bagage culturel dont j’ai parlé au début de ce commentaire et l’estime et l’admiration que j’ai à l’égard de Boyden., car au fur et à mesure de ma lecture des questions et un sentiment de forte mise en doute sur certaines des situations à mon avis très stéréotypées dans le roman sont restés irrésolus, inassouvis.

En tant que Latino, je me méfie des polarisations dans les descriptions des groupes ethniques que nous faisons en Occident. J’ai eu déjà ma dose de simplifications avec les descriptions simplistes entre les Aztèques, les Mayas et les Incas dans lesquelles les Aztèques seraient les sanguinaires et les Mayas les scientifiques, par exemple.  Dans cet ordre d’idées, le roman exprime sans le vouloir une image des Iroquois comme des hommes sanguinaires assoiffés des sangs et prompts à violenter les femmes.

Or, en lisant certaines critiques du roman, je me suis rendu compte que je n’avais pas tort. En effet,  Peggy Blair, qui détient un doctorat en histoire et lois amérindiennes, dans son blogue, exprime son désaccord et met en doute la véracité historique du roman.  Par exemple, en relation à l’adoption de Chutes-de-Neige par Oiseau, Blair dit :
Dans l’Orenda, un chef Huron adopte une fille iroquoise qui a été faite prisonnière : elle devient l’un des personnages principaux. Cela a attiré mon attention tout de suite, parce que la partie d’adoption semblait un peu étrange. Les Hurons prenaient de captifs, bien sûr, mais c’était la Confédération iroquoise qui était connue pour l’adoption et l’assimilation de leurs prisonniers. Vers le milieu des années 1600, l’un des missionnaires estimait que près des deux tiers de la population de la Confédération iroquoise était formé d’adoptés des nations avec lesquelles les Iroquois avaient fait la guerre.

Autre aspect qui m’avait dérangé était la violence exprimée dans le roman. Il ne s’agit pas que j’essaie de minimiser la réalité, mais quand la seule violence décrite explicitement dans le roman est celle des Amérindiens, cela devient périlleux. Bien que j’aie trouvé, par exemple, les descriptions des tortures souffrant de quelques longueurs, je ne crois qu’elles soient en soit excessives ou mal placées ou qu’elles n’aient pas de place dans le roman, ce que je conteste est : 1) leur place devant les faits historiques et 2) les moyens que Boyden utilise pour amenuiser leur importance.
Encore une fois, je cite Blair
Les Iroquois dans cette histoire sont décrits comme brutaux ; leur violence graphique et implacable. Et ce n’est pas juste. Quoique les Jésuites fassent rarement mention, les Français étaient tout aussi brutaux: ce fut l’époque où les prisonniers étaient démembrés ou plus souvent, brûlés au bûcher; dans une de leurs incursions, ils ont jeté des enfants Iroquois dans les flammes. Les Iroquois ne torturaient pas ni tuent pas leurs adversaires ; ils ont adopté des milliers de leurs captifs comme membres à part entière de leurs communautés. Ils étaient en fait des artisans de paix étonnamment qualifiés.

Je sais que la violence graphique dans le livre de Boyden vient directement des Relations des Jésuites (il s’agissait d’une série de rapports envoyés à la France par les prêtres jésuites qui vivaient parmi les Indiens.) Mais les Relations des Jésuites, sans surprise, reflétèrent une perspective européenne. Il y avait des choses que les Jésuites ne remarquaient pas ou ne comprenaient pas en raison de leurs propres préjugés culturels. Il n’y a pas, par exemple, une seule mention des Clans de mères dans les Relations des Jésuites. Les Jésuites regardaient les femmes iroquoises et supposaient qu’elles n’étaient pas importantes, qu’ils manquaient de pouvoir.
Boyden essaie de faire un contrepoids à la description graphique des tortures perpétrées par les Amérindiens avec un discours de Christophe au moment où les Hurons se préparent à torturer des captifs iroquois. En ce moment, Christophe parle à un des Jésuites qui l’accompagnent en comparant la violence des Amérindiens à celle de l’Inquisition. Mais ce discours, sonne trop évident ; le lecteur sent toute de suite qu’il s’agit d’un discours fait pour lui et non pour l’interlocuteur de Christophe.

En ce qui a trait à la violation envers les femmes, dans le roman, Chute-des-Neige est violée par un Huron, et deux autres Iroquois tentent de le faire aussi. À un moment donné, elle a failli être violée par un Français, mais Christophe la sauve. Donc, à la fin, même la violence fait par l’Occidental reste minimisée ; elle ne survient pas, au contraire de celle des amérindiens qui est très explicite. Tout ceci est, encore une fois anhistorique et ne démontre pas la place que la femme avait dans les tribus Iroquoises :

En autre cite de Blair :
Non seulement les guerriers iroquois ne violaient pas les femmes, de nombreux explorateurs et missionnaires européens commentaient sur ce fait parce qu’il les a surpris. Il ne cadrait pas avec la façon dont les hommes européens traitaient les femmes, qui étaient légalement non-personnes et n’avaient aucun droit.
Reste qu’Orenda ou en français Dans le grand cercle du monde demeure un roman historique captivant, qui peut être lu si l’on a les bagages nécessaires pour comprendre qu’un roman historique n’est nécessairement une biographie avec une rigueur scientifique.

Il a été bien reçu par beaucoup de critiques, par exemple, Dany Laferrière et Nancy Houston ont dit à son égard qu’il s’agissait d’un « grand roman poétique et intense », et le Washington Post disait : «  Le troisième roman de l’écrivain canadien Joseph Boyden est une œuvre d’art exceptionnelle, sauvage et belle. Il nous plonge dans une culture ancienne et relate une période de changement catastrophique, dans laquelle l’arrivée des Européens au milieu du 17e siècle bouleverse l’équilibre fragile entre les peuples autochtones du Canada. »

Mais comme dit Hayden King dans sa critique du roman parue dans la revue Muskrat Orenda «  … est une sinistre réalité et un livre difficile à lire. Au moins il le sera pour beaucoup de peuples autochtones. Pour les Canadiens, Orenda est un scribe coloniale et alibi moral. »

Recommandations d’autres bouquins de Joseph Boyden : 

  1. Born With A Tooth.(short stories)
  2. Through Black Spruce (Novel)
  3. Three Day Road (Novel)

D’autres critiques sur The Orenda :

Critical Review of Joseph Boyden’s “The Orenda” : A Timeless, Classic Colonial Alibi  (Muskrat)

The Orenda by Joseph Boyden: an “historical” review (Peggy Blair)

The Orenda by Joseph Boyden (Washington Post)

Dany Laferrière et Nancy Houston récompensent Joseph Boyden à Saint Malo

Dans le grand cercle du monde (Les Libraires)

Pouvoir magiques (La Nouvelle Quinzaine Littéraire)

Dans le grand cercle du monde : l’épopée sauvage et guerrière des Indiens du Grand Nord (LActualitté)

Les prix Littérature-monde pour Carole Zalberg et Joseph Boyden (Bibliobs)

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