Critique du roman de Gabriel Anctil: Sur la 132

La littérature est pleine de romans qui abordent le thème des voyages initiatiques dans lesquels les personnages principaux laissent derrière eux une vie rangée, apparemment heureuse et accomplie pour rentrer dans une autre plus en déséquilibre et pleine de défis inconnus. Malgré les possibles récurrences, les déclinaisons de cette thématique permettent de s’y attaquer efficacement dans la littérature contemporaine. C’est le cas du roman Sur la 132 de Gabriel Anctil.

Il s’agit du premier roman de ce jeune auteur. Il raconte l’histoire de Théo, jeune professionnel du milieu de la publicité. Fort talentueux, Théo s’est construit une légende de jeune prodige; adulé par ses pairs ; aimé de sa copine laquelle, à travers ses réussites, a eu l’occasion de vivre des événements qu’elle n’aurait jamais pu vivre par elle-même.

Cependant, l’apparent succès a laissé des traces indélébiles dans l’âme de Théo. Après sa fête d’anniversaire, Théo tomba malade et cette souffrance déclenchera en lui le désir de changement; de laisser tout et de s’en aller. Ce qu’il fera en choisissant une ville du nord du Québec, Trois-Pistoles, la ville où son grand-père est né et de laquelle il ignore presque tout.

Après avoir loué une cabane, près du fleuve, Théo quitte Montréal, son travail, son luxueux condominium et toutes ses responsabilités laissant dans la consternation sa copine, ses collègues et son patron. Et il prend la route 132. Dans son parcours et lors de son séjour à Trois Pistoles, il rencontrera divers personnages: des jeunes pouceux; Steve, un fanatique fini de Bruce Lee, au chômage et en détresse; une serveuse dans la quarantaine avec laquelle Théo connaîtra la passion autrement; un professeur d’université et le couple de baby boomers propriétaires de la cabane qu’il a louée.

Dans cette zone où le chômage et les bénéficiaires de l’aide sociale sont endémiques, sa présence déclenchera la méfiance et la peur, mais aussi l’espoir, l’amitié et la passion.

Le portrait que l’auteur fait de tous ces personnages, et de la vision que Théo et les autres Montréalais qui entrent en scène dans ce roman se font des habitants de ces régions est cru, mais réaliste. L’auteur ne se perd pas en justifications ou descriptions politiquement correctes, il dépeint une réalité complexe de manière efficace en faisant usage d’une certaine parcimonie. En effet, Anctil prend son temps pour bien décrire les relations qui se tissent entre Théo et les autres habitantes de Trois-Pistoles. De même, il mijote lentement la rupture avec sa copine. Il nous dépeint effacement la perte de repères et de similitudes avec son passé urbain. Il ne nous épargne pas la xénophobie des habitantes de la région envers le nouveau venu, ni le mépris des Montréalais – la copine de Theo et son patron – envers ces “consanguins” de Trois -Pistoles.

C’est intéressant de constater comment l’auteur confectionne un portrait particulier des personnages dans la cinquantaine, par rapport à la présence et les caractéristiques qu’il donne à Théo. Ce portrait est très différent de ce qui nous connaissons normalement des Baby Boomers, celui des individus qui ont cherché leur propre confort et qui sont devenus à la longue blasés par la vie. Anctil crée d’intéressants personnages d’âge moyen: la serveuse qui malgré l’adversité a pu survivre en tant que femme et en tant que mère monoparentale, et le couple de retraités, les propriétaires de la maison, lesquels, inopinément, aideront Théo dans sa recherche intérieure. Grâce à eux, Théo découvrira la littérature québécoise, l’histoire de son pays et le pouvoir de la solidarité sociale; il sera aussi confronté à sa propre vie pleine de vacuités et d’individualisme.

Sur la 132 est un roman qui dépeint des tranches de vie de façon minutieuse. Il faut s’y attaquer en goûttant la lenteur avec laquelle Anctil nous offre ces tranches soigneusement relatées. C’est vrai que par moments nous pouvons exprimer notre exaspération face à certains passages: “ oh non! Il ne va pas me décrire au complet une soirée de Hockey dans un bar”, mais Anctil le fait efficacement et, à la fin, nous comprenons le pourquoi, car avec cette description mijotée lentement, l’auteur nous donne plus d’informations sur les personnages que s’il avait utilisé le dialogue intérieur ou des longues descriptions psychologiques.

Le roman fini en ouverture : nous ne savons pas avec exactitude où s’en va Théo dans sa nouvelle vie, mais on est sûr qu’il a changé pour le mieux, mais, à la fois, nous pressentons que son avenir ne sera pas nécessairement facile.

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Si je constate qu’Anctil a un don certain d’observation et qu’il est habile dans les dialogues, je me demande encore où est la quête de Théo dans ce périple qui n’en est pas un puisqu’il s’encabane à 3-P. Beaucoup de clichés, de généralités dans ce premier roman où vivre intensément correspond à la brosse qu’on prend au bar Chez Bobby.

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